Sur la plage de La Saline les Bains, le week-end de la Toussaint a réservé une surprise aux baigneurs venus profiter du lagon : du sable teinté de rose. Le phénomène a suscité la curiosité de plusieurs Réunionnais, dont un habitué du lagon qui garde un souvenir émerveillé de la scène. “C’était magnifique, on a vu ça sur le bord. Ensuite, il y a eu un coup de vent et c’est reparti vers le large”, raconte-t-il.
Derrière cette couleur insolite qui a fasciné les visiteurs se cache peut-être une nouvelle bien plus grande pour tous ceux qui tiennent au lagon de La Réunion : une potentielle régénération du récif corallien. Ce sable rosé n’est autre que le témoin d’une ponte massive de coraux, un événement naturel rare et précieux pour la santé du milieu.
Ce qui s’est joué sur le littoral tient en une nuit. Plusieurs espèces de coraux cohabitent dans les lagons réunionnais, dont les coraux branchus. Ces derniers ont une particularité : ils se reproduisent massivement à une période précise de l’année, notamment lors de la transition entre l’hiver et l’été austral, généralement à l’occasion de la pleine lune ou dans les jours qui suivent. Durant la nuit, après la marée basse et au moment où la mer commence à remonter, des millions de cellules reproductrices sont libérées dans l’eau. Leur rencontre en surface permet la fécondation et donne naissance à de minuscules larves, les “planulas”.
Pour ces larves, le voyage qui suit est un parcours du combattant. Transportées par les courants, la plupart seront dévorées par des poissons ou d’autres prédateurs. Une petite partie seulement parviendra à se déposer sur le fond marin. Et pour survivre, les planulas doivent trouver un support dur et stable, comme un morceau de corail mort. Elles pourront alors se fixer, devenir de petits polypes, puis se multiplier. Au fil des années, elles donneront naissance à une nouvelle colonie corallienne, susceptible de transformer durablement le paysage sous-marin que fréquentent habitants et visiteurs du lagon.
Le sourire des riverains du week-end ne doit pourtant pas masquer une réalité plus préoccupante. “Il y a une vingtaine d’années, le lagon pouvait se recouvrir entièrement de rose, mais malheureusement, aujourd’hui il y a beaucoup moins de coraux donc c’est un phénomène qui est moins visible”, explique Bruce Caubin, responsable de l’éducation à la Réserve Marine de La Réunion.
Les chiffres confirment ce constat. Dans les années 1990, ces pontes étaient beaucoup plus massives et régulières, mais le phénomène s’est raréfié au fil du temps. En 2025, selon les études menées par la Réserve Marine de La Réunion, les coraux ne recouvraient plus que 10 à 15 % des fonds du lagon, contre 40 % il y a vingt ans. Une érosion qui touche directement ce que les usagers du site peuvent observer sous la surface.
Mais ce n’est pas une raison pour perdre tout espoir. La zone de Trou d’Eau semble avoir bien résisté aux aléas, un signe encourageant après les très fortes mortalités qui ont frappé, l’année dernière, les récifs coralliens de Saint-Leu et de Saint-Paul. Pour les habitants du littoral comme pour les plongeurs et les pêcheurs qui dépendent de la vie du lagon, cette ponte massive représente une occasion à ne pas gâcher.
C’est précisément ce que rappelle la Réserve Marine, qui invite chacun à adopter les bons gestes pour encourager cette régénération : ne pas marcher sur les œufs, ni sur les coraux, qu’ils soient vivants ou morts. “C’est pour cela que l’on fait passer le message qu’il ne faut pas marcher sur les coraux même s’ils sont morts, car des petites larves peuvent s’y déposer et peuvent devenir d’ici quelques années des colonies coralliennes”, précise Bruce Caubin. Un simple rappel qui conditionne l’avenir du lagon, ce paysage coloré dont les Réunionnais venus admirer le sable rose ont pu mesurer, le temps d’un week-end, à quel point il mérite d’être protégé.
Article écrit à partir du reportage d’Outre-mer La 1ère signé Ophélie Maraval et Nina Santi.