Le prix de l’alimentation en France a grimpé de près de 35 points en dix ans, selon l’indice calculé par l’Insee, un décrochage que le salaire mensuel de base, en hausse de seulement 24 points sur la même période, n’a pas suivi. C’est cet écart entre la courbe des prix et celle des revenus qui nourrit la mobilisation annoncée samedi 17 octobre, appelée notamment à protester contre le coût de la vie, une revendication déjà centrale du mouvement des gilets jaunes en 2018, dont certains participants s’apprêtent à ressortir leurs vestes fluo. Cette mobilisation intervient après plusieurs semaines de blocage des lycées.
Pour mesurer cette flambée, l’Institut national de la statistique et des études économiques relève chaque mois les prix des produits d’un panier alimentaire type, suivi depuis des années, ce qui permet de retracer finement l’évolution de l’indice du coût de l’alimentation. Les produits des étals des maraîchers figurent parmi les plus touchés. Le panier des légumes-fruits de l’Insee, qui regroupe concombres, aubergines, tomates, courges et autres fruits utilisés comme des légumes, fluctue avec les saisons : les prix baissent en été et remontent en hiver, mais depuis 2016 ces vagues se déplacent vers le haut. Entre août 2016 et août 2026, le coût moyen de ces produits en France hexagonale a ainsi augmenté de 112 points.
“Ce qui fait le prix des fruits et légumes, c’est le coût de la main-d’œuvre”, explique Jean-Marie Séronie, consultant en agroéconomie. Ces charges se répercutent sur le prix de vente à la grande distribution, puis sur l’étiquette finale vue par le consommateur. La production est aussi “très sensible aux aléas climatiques”. “Quand on regarde dans le détail, il y a des écarts d’augmentation de prix extraordinairement variables entre les produits”, pointe-t-il. En 2026 par exemple, “les fruits d’été ont pris plus de 10% à cause de la sécheresse”.
Autre produit essentiel du panier de courses devenu source d’angoisse pour certains Français : le beurre, dont la courbe de l’indice de prix s’est envolée à partir de 2022. Malgré une fabrication essentiellement française, son prix est “très dépendant du contexte international, car on en exporte énormément”, analyse Jean-Marie Séronie. Dans le contexte de reprise de l’économie mondiale post-Covid, “le prix à l’export était très élevé et la grande distribution n’a pas voulu renégocier les prix d’achat” en France. Résultat : “Les industriels laitiers n’ont pas livré les magasins en France et ont exporté.” Cette tension sur le marché a contribué à la montée des prix, à laquelle s’ajoutent les maladies touchant les vaches laitières, les périodes de fortes chaleurs et la baisse du nombre d’exploitations.
Deux ans après le Covid, un autre choc extérieur à la France a lourdement pesé sur l’inflation. Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, a débuté la crise de l’énergie. En quelques mois, le prix de l’électricité a augmenté drastiquement, jusqu’à être 14,5% plus cher en 2023, d’après le service statistique des ministères chargés de l’Environnement, de l’Energie, de la Construction, du Logement et des Transports. “Quand on parle d’alimentaire, on parle de produits qui sont souvent transformés. Ça nécessite de l’énergie pour la transformation, le transport, la congélation”, rappelle Mathieu Plane, économiste et directeur adjoint du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Les effets de la guerre en Ukraine se sont donc fait sentir directement à la caisse des supermarchés.
“Si le coût de la vie augmente, mais que vos revenus augmentent encore plus vite, à la fin, pour les ménages, ce n’est pas si grave, résume Mathieu Plane. Sauf qu’on n’a quasiment pas eu de gain de pouvoir d’achat sur dix ans. Donc, en moyenne, le salaire n’a pas augmenté aussi vite que les prix.” Cet écart, creusé à partir de 2023, accentue l’effet ressenti de la flambée des prix. Et la nature des dépenses compte : “Si les prix des restaurants deviennent déraisonnables, vous n’allez plus au restaurant. Mais le jour où le plein d’essence prend 30 euros à la pompe et que vous avez besoin de votre voiture pour travailler, vous n’avez pas le choix.”
Face à cette pression sur leur budget, les consommateurs ont dû modifier leurs habitudes d’achat. Dans une enquête réalisée en janvier 2026 et publiée en mars, l’Insee relève trois changements “équitablement répartis entre réduction de consommation, renoncement aux produits les plus onéreux (avec ou sans remplacement) ou descente en gamme”, c’est-à-dire l’achat de produits de même nature mais de qualité moindre.
Une inversion des courbes paraît improbable. “Pour réduire les prix, il faudrait baisser les salaires”, explique Mathieu Plane, notamment ceux de la main-d’œuvre qui intervient tout au long de la chaîne de fabrication et de distribution. “Pour revenir au prix d’avant, il faudrait aussi baisser le coût de l’énergie et les loyers”, poursuit-il. “Les retraites, les minima sociaux, le smic, tout ça est indexé sur l’inflation. Donc [cette hausse] est irréversible”, affirme l’économiste. Si les prix semblent difficiles à résorber, la courbe des salaires peut, elle, grimper : il faudrait pour cela une période de stabilité prolongée du coût de l’alimentation, afin que les salaires rattrapent leur retard sur l’inflation et que les Français retrouvent un gain de pouvoir d’achat.