Le Conseil des ministres mauricien a tranché: les dix régions administratives déjà placées sous couvre-feu mardi soir, situées pour l’essentiel en périphérie des villes et couvrant environ un tiers du territoire de l’île Maurice, resteront soumises aux mêmes restrictions les nuits de mercredi et de jeudi. La décision émane du plus haut niveau de l’exécutif. Elle intervient alors que l’île traverse une vague de violences qui met à l’épreuve ses institutions et ses capacités de maintien de l’ordre.
C’est dans ce contexte tendu que le Premier ministre Navin Ramgoolam s’est adressé à la nation mardi soir, dans un discours télévisé. Le chef du gouvernement a posé la question de l’autorité de l’Etat en termes sans ambiguïté: “Nul n’a le droit de se faire justice soi-même ou de prendre la loi entre ses mains.” Il a également affirmé qu’il serait “intransigeant envers les trafiquants de drogue qui jettent de l’huile sur le feu”, une déclaration qui renvoie à des informations fournies par des sources policières selon lesquelles des trafiquants financent des toxicomanes pour attaquer les postes de police.
L’élément déclencheur de cet embrasement soulève lui-même une question de responsabilité pénale. Un policier, qui selon des témoins avait tiré samedi soir, sans sommation, sur une femme au niveau du cou, a été arrêté et traduit en justice. La victime, grièvement blessée, est actuellement hospitalisée. Le geste de ce fonctionnaire de police a précipité la colère d’une population qui manifestait depuis plusieurs jours contre la pénurie d’eau et contre l’augmentation du coût de la vie.
Face aux troubles, l’appareil répressif de l’Etat a été mobilisé. Selon des chiffres donnés par la police, 150 personnes ont été arrêtées depuis lundi soir au total en raison des violences. Les autorités font état de pillages, de possessions d’explosifs, de non-respects du couvre-feu et d’incendies ou de dommages causés à des commissariats.
Le gouvernement a également ouvert un chantier législatif qui interroge l’équilibre entre réponse à l’ordre public et droits des plus jeunes. “Compte tenu du nombre de mineurs impliqués dans les émeutes, des amendements à la loi sur l’enfance seront envisagés afin d’abaisser l’âge de 14 à 12 ans pour la détention et la poursuite des mineurs”, peut-on lire dans le texte issu du Conseil des ministres. Cette annonce, qui touche au cadre juridique applicable aux enfants, constitue l’un des volets les plus sensibles de la réponse institutionnelle aux émeutes.
Le ministère de l’Education mauricien a de son côté annoncé la suspension des cours jeudi et vendredi dans toutes les crèches et établissements primaires et secondaires du pays, une mesure administrative qui témoigne de l’ampleur des perturbations. Pour un récit détaillé des événements, on pourra se référer à ce compte rendu publié par RTS: https://www.rts.ch/info/monde/2026/article/ile-maurice-decrete-un-couvre-feu-face-a-une-vague-de-violences-29386645.html
Ces troubles résonnent d’autant plus fortement que Maurice jouit d’une image singulière sur le continent africain. L’île de l’océan Indien est vue comme un modèle de stabilité et de prospérité, et son PIB par habitant figure parmi les plus élevés d’Afrique. Le pays a connu une croissance remarquable depuis son indépendance du Royaume-Uni en 1968. Son économie, autrefois principalement agricole et centrée sur la production de sucre, s’est diversifiée et est aujourd’hui portée par le tourisme, le textile et le secteur financier.
Ce n’est pourtant pas la première fois que l’île affronte ce type de crise. Maurice avait déjà connu des émeutes en 1999, après la mort d’un chanteur en cellule. Le précédent rappelle que la stabilité affichée du pays a déjà été éprouvée par des explosions sociales, et que la capacité de ses institutions à répondre par des voies légales et contrôlées, plutôt que par la seule force, sera au coeur du débat dans les jours qui viennent. Reste à savoir si les mesures annoncées, du couvre-feu prolongé aux amendements envisagés sur la justice des mineurs, suffiront à restaurer l’ordre sans creuser davantage le fossé entre l’Etat et une population déjà éprouvée par le coût de la vie et la pénurie d’eau.