Pour les militants socialistes, l’automne 2026 s’annonce comme un moment inhabituel : ils devront se rendre aux urnes, non pas pour élire un président, mais pour choisir la candidate ou le candidat qui portera les couleurs de la gauche socialiste et démocrate à la présidentielle de 2027. Après de longues hésitations, le Parti socialiste, Place publique et la Gauche républicaine et socialiste ont décidé fin août d’organiser une primaire. Pour ces adhérents, souvent réduits ces dernières années à un rôle discret, le scrutin représente une occasion rare de peser directement sur l’avenir politique du pays.
Ce n’est pas la première fois que le « Parti à la Rose » emprunte ce chemin : ce sera la sixième participation du PS à ce mode de désignation. À droite, Les Républicains y ont déjà eu recours en 2016. Pour comprendre comment ces militants et ces électeurs en sont venus à jouer ce rôle, encore faut-il savoir comment fonctionne une primaire, un mécanisme que le site pédagogique Lumni Enseignement détaille à l’adresse suivante : https://enseignants.lumni.fr/parcours/1673/comment-fonctionne-une-primaire-de-parti-politique-en-france.html
Longtemps, pourtant, ces électeurs n’avaient pas leur mot à dire. Depuis le début de la Ve République, la sélection des candidats à la présidence s’est jouée au sein des partis eux-mêmes. L’article 4 de la Constitution de 1958 stipule que « les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement ». Chaque organisation définit donc librement ses modalités internes de désignation, et le chef, qu’il soit président ou Premier secrétaire, est longtemps apparu comme le candidat évident. Les statuts du PS prévoyaient déjà depuis 1971 la possibilité d’une primaire pour les élections de 1974, 1981 et 1988, « mais la candidature de François Mitterrand étant l’évidence, il n’a pas eu à recourir », souligne Rémi Lefebvre, auteur de Faire parti autrement ? Insoumis et marcheurs (2016-2026) et de Les primaires ouvertes en France.
Ce leadership naturel s’est peu à peu émoussé. À droite, au début des années 1990, après les deux échecs de Jacques Chirac à la présidentielle, l’idée fait son chemin. « En juin 1991, les instances de l’UPF, structure de coordination de l’UDF et du RPR de l’époque, avaient déjà adopté une charte des primaires qui ne fut, il est vrai, jamais appliquée », rappelle Florence Haegel, professeure de science politique à Sciences Po. Sous l’égide de Charles Pasqua, « L’Association des primaires à la française » élabore même en juillet 1994 un projet de loi officieux, et deux propositions de loi sont déposées. Le modèle s’inspire des rituels spectaculaires des partis américains, dont le mot primaire est la traduction directe de primary election. Mais les partis français renoncent finalement à une loi : « À partir de l’été 1994, la forme d’un accord privé, entre partis, est préférée à un éventuel texte législatif à propos duquel on craint l’avis du Conseil constitutionnel », explique Florence Haegel.
Pour les militants, la première expérience concrète arrive en 1995. Après deux mandats de François Mitterrand, le PS est en fin de cycle, et ni Lionel Jospin ni Henri Emmanuelli, alors premier secrétaire, ne s’imposent comme candidat naturel. Un vote interne est organisé, réservé aux militants à jour de leur cotisation : c’est le principe de la primaire fermée, un levier pour « réenchanter le militantisme », analyse Rémi Lefebvre. Le message envoyé aux adhérents était que « leur implication ne se limitait pas à distribuer des tracts sur le marché ». Jospin l’emporte avec plus de 65 % des voix, mais « le mot “primaire” n’est jamais utilisé à l’époque, rappelle le politologue. C’est seulement à partir de 2011 que l’expression se généralise ».
La primaire prévue pour l’automne 2026 relève d’une autre formule, la primaire semi-ouverte, choisie en août à gauche. Le scrutin est libre d’accès pour les adhérents du PS, de la GRS et de Place publique, tout en étant ouvert aux sympathisants sociaux-démocrates qui ne sont membres d’aucun de ces partis, à condition qu’ils s’acquittent d’un montant de 15 euros, avec un tarif social à 10 euros. Pour ces sympathisants, la participation a donc un coût modeste, mais réel. Il existe enfin la primaire ouverte, où « n’importe qui peut voter », sans être militant. Son apparition dans les années 2000 marque l’avènement de partis qui ont de moins en moins d’adhérents : « S’appuyer sur la base militante devenait insuffisant pour donner une légitimité crédible à leur candidat. Les partis ont dû ouvrir le vote aux sympathisants », explique l’universitaire. En 2011, alors que le PS ne compte que 174 000 adhérents, près de trois millions de votants se sont déplacés pour désigner l’un des six candidats socialistes.
Pour les organisateurs, ces scrutins ouverts posent une question délicate : comment garantir la sincérité des électeurs, et s’assurer que des sympathisants d’un parti rival ne sabotent pas le vote ? Les partis ont tenté d’imposer certaines conditions sans pouvoir contrôler les engagements. En 2011, les électeurs devaient signer une charte se reconnaissant « dans les valeurs de la gauche et de la République ». En 2016, Les Républicains exigeaient que les votants confirment leur adhésion aux « valeurs républicaines de la droite et du centre ».
Ces campagnes internes ont aussi changé la vie publique des candidats. Depuis 2006, date de la première retransmission télévisée des débats de la primaire socialiste, les confrontations devant les caméras sont devenues un passage obligé. L’exercice, bien qu’affaire privée des partis, est encadré par les règles générales du pluralisme politique, que l’Arcom peut être amenée à examiner, sans égalité stricte du temps de parole comparable à celle de la campagne présidentielle. La CNIL veille quant à elle à la protection des données personnelles, les fichiers constitués pouvant révéler les opinions politiques des participants. Les mairies, elles, ne sont pas obligées de mettre des bureaux de vote à disposition.
Le risque, pour les militants comme pour les électeurs, est de voir les divisions internes exposées publiquement. En 2017, Manuel Valls et Benoît Hamon incarnent deux courants nettement différents du PS : le premier vante un parti « décomplexé », avec une TVA sociale, un « déverrouillage des 35 heures » et des quotas migratoires ; le second défend une « économie altruiste », le revenu universel d’existence, la diminution du temps de travail et la réduction du nucléaire. Hamon l’emporte au second tour avec 59 % des voix, mais Valls refuse de le soutenir, le fragilisant dans la course présidentielle. « Le risque des primaires est de mettre au jour et publiquement les déchirements internes au parti », remarque Rémi Lefebvre.
Le bilan de ces scrutins reste contrasté pour ceux qui les remportent. François Hollande, vainqueur en 2011 puis élu président en 2012, fait figure d’exception. François Fillon, vainqueur en 2016 avec plus de 66 % des voix, échoue à se qualifier pour le second tour de la présidentielle, terminant troisième avec 20,01 % des suffrages, après les révélations du Canard enchaîné à partir de janvier 2017 concernant les emplois fictifs de son épouse Pénélope Fillon. Benoît Hamon, cinquième du premier tour en 2017 avec 6,36 % des voix, a payé l’absence de cohésion de son parti, plusieurs responsables socialistes, dont Manuel Valls qui quitte le PS, ayant soutenu Emmanuel Macron dès le premier tour. « Mais lorsque la formation politique va mal, la primaire ne peut pas résoudre tous les problèmes », poursuit le politologue.
Tous les dirigeants n’ont d’ailleurs pas besoin de ce tremplin : « Emmanuel Macron, Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon n’ont pas besoin de passer par cette étape, car leur autorité est incontestable », expose Rémi Lefebvre. À droite et au centre, on s’interroge sur l’utilité de la procédure. À gauche, l’ancien président François Hollande a annoncé fin août ne pas vouloir y participer, même s’il n’écarte pas l’idée de se lancer en 2027, lui qui avait pourtant remporté la primaire de 2011. Les primaires ne sont donc ni une étape obligatoire vers l’Élysée ni un modèle unique de désignation : chaque parti choisit ses règles et peut les faire évoluer selon son organisation, son histoire et le contexte électoral. Pour les militants et les sympathisants appelés à voter à l’automne 2026, une certitude demeure : depuis le début des années 2000, ce scrutin s’est installé dans le paysage politique français, sans jamais s’imposer comme un passage obligé.