Vingt marins indonésiens, birmans et chinois attendent toujours, jour après jour, à bord du pétrolier DF Peak, immobilisé en baie de La Possession, au nord-ouest de La Réunion. Leur commandant, de nationalité chinoise, a regagné le navire après une garde à vue levée dès le 16 octobre. Le parquet a mis fin aux restrictions pesant sur les déplacements de l’équipage, mais le bâtiment demeure sous immobilisation administrative. Personne, à bord comme à terre, ne sait encore ce que l’avenir réserve au navire ni aux hommes qui vivent dessus.
L’histoire a commencé au large. Arraisonné le 12 octobre par la Marine nationale au sud de l’île, le navire avait ensuite été escorté depuis la zone d’interception, située à environ 450 milles des côtes, avant de jeter l’ancre le 15 octobre en baie de La Possession. Ce jour-là même, les enquêteurs ont perquisitionné le bord et placé le commandant en garde à vue. Le parquet de Saint-Denis lui reproche de n’avoir pas pu justifier la nationalité de son navire. Le pétrolier se déclarait immatriculé au Bénin, mais ce pavillon s’est révélé irrégulier. Au regard du droit de la mer, le DF Peak est donc un navire sans nationalité, une infraction pour laquelle son commandant encourt deux ans d’emprisonnement et 300.000 euros d’amende. Le navire lui-même peut être confisqué.
Le lendemain de l’interpellation, la procureure de Saint-Denis a annoncé la levée de la garde à vue, permettant au commandant de rejoindre son équipage. Depuis, l’enquête se poursuit, sans qu’aucune décision n’ait été rendue publique, ni sur d’éventuelles poursuites, ni sur le sort final du pétrolier.
Derrière ce dossier judiciaire se dessine l’histoire d’un bâtiment au parcours trouble. Construit en 2006, le DF Peak s’appelait Kaliningrad jusqu’en 2024. Il a été exploité jusqu’en 2022 par l’armateur public russe Sovcomflot, avant de passer sous le contrôle de structures basées à Dubaï, puis à Hong Kong. Il figure aujourd’hui sur les listes de sanctions des États-Unis, de l’Union européenne, du Royaume-Uni, de la Suisse, du Canada et de l’Ukraine.
Moscou n’a pas tardé à réagir. L’ambassade de Russie en France a dénoncé une violation du droit international et affirmé n’avoir pas été informée de l’opération. Paris répond en invoquant le droit de visite prévu par la convention des Nations unies sur le droit de la mer pour les navires sans pavillon. Selon le Conseil de l’UE, plus de 670 navires de la flotte fantôme russe étaient visés par des restrictions européennes en juillet 2026. Cette flotte parallèle permet à la Russie d’écouler ses hydrocarbures en contournant les sanctions internationales.
L’affaire du DF Peak n’est pas isolée. Avant lui, la France avait déjà procédé à cinq interceptions de pétroliers soupçonnés d’appartenir à cette flotte fantôme. Il y a eu le Boracay, intercepté dans le golfe de Gascogne en septembre 2025, puis le Grinch et le Deyna en Méditerranée en janvier et mars 2026, le Tagor dans l’Atlantique en mai 2026 et le Deliver en Méditerranée en juin 2026.
Pour l’heure, le DF Peak reste au mouillage en baie de La Possession, son équipage à bord, son commandant libre de ses mouvements mais toujours sous le coup de l’enquête. Le sort du navire, comme celui des hommes qui l’ont conduit jusqu’aux eaux réunionnaises, attend une décision qui n’a pas encore été rendue publique. Combien de temps encore ces vingt marins devront-ils vivre ainsi, entre l’attente et l’incertitude, au large de La Possession ?
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